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Agriculture et incidence de la maladie du motoneurone : une étude nationale française

Farming and incidence of motor neuron disease: French nationwide Study

La maladie de Parkinson et les maladies du motoneurone (dont la sclérose latérale amyotrophique est de très loin la forme la plus fréquente) sont les maladies neurodégénératives les plus fréquentes après la maladie d’Alzheimer. On estime chaque année en France qu’environ 25 000 personnes sont nouvellement traitées pour la maladie de Parkinson et un peu plus de 2 000 personnes pour les maladies du motoneurone. L’article « Agriculture et incidence de la maladie du motoneurone : une étude nationale française » publié ce mois-ci dans la revue European Journal of Neurology compare l’incidence de ces deux maladies parmi les personnes affiliées au régime d’assurance maladie du monde agricole et aux autres régimes d’assurance maladie.

Depuis 2014, Santé publique France a développé un programme de surveillance des maladies neurodégénératives (maladie de Parkinson, maladies du motoneurone, démences et maladie d’Alzheimer) en collaboration avec l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) (Équipe « Épidémiologie du vieillissement et des maladies liées à l'âge » de l’U1018-CESP). C’est dans ce cadre que Sofiane Kab a réalisé son travail de thèse [1] sous la direction d’Alexis Elbaz (Inserm/Santé publique France) et Frédéric Moisan (Santé publique France).

Trois questions à Sofiane Kab, direction santé travail

Pourquoi avoir focalisé votre étude sur la population des agriculteurs ? En quoi constitue-t-elle une population cible pour ces deux maladies neurodégénératives que sont la maladie de Parkinson et la maladie du motoneurone ?

La relation entre la maladie de Parkinson et le métier d’agriculteur ou l’exposition professionnelle aux pesticides est bien documentée dans la littérature scientifique. C’est pourquoi, en France, depuis 2012, la maladie de Parkinson peut, sous certaines conditions, être reconnue comme maladie professionnelle chez les agriculteurs. Cependant, il n’existait aucune étude française nationale permettant d’estimer l’excès de risque de maladie de Parkinson dans cette population. Quant à la maladie du motoneurone, les études sur le rôle de l’exposition aux pesticides ou le métier d’agriculteur sont beaucoup moins nombreuses, et leurs résultats hétérogènes. Nous nous sommes intéressés à la population agricole car elle est caractérisée par une utilisation professionnelle fréquente de pesticides, certains pouvant avoir des propriétés neurotoxiques.

D’autre part, il est possible d’étudier la population agricole à partir des données médico-administratives car il existe un régime d’assurance maladie spécifique du monde agricole géré par la Mutualité sociale agricole (MSA). La MSA couvrait en 2012 environ 3,4 millions de personnes (5 % de la population française), parmi lesquelles 48 % d’exploitants agricoles et 52 % de salariés (dont 1/3 de salariés agricoles).

Grâce aux données de l’assurance maladie (remboursements de médicaments, affection longue durée) et des hospitalisations, nous avons identifié, de façon homogène sur l’ensemble du territoire métropolitain, les personnes atteintes de ces deux maladies neurodégénératives (maladie de Parkinson en 2011 et 2012, maladies du motoneurone entre 2010 et 2014). La validité de cette approche a été évaluée dans des études spécifiques antérieures.

L’objectif de l’étude était de déterminer s’il existait une association entre le métier d’agriculteur et la survenue de la maladie de Parkinson ou des maladies du motoneurone. Pour cela, nous avons comparé l’incidence (nombre de nouveaux cas par an rapporté à la population à risque) de ces deux maladies neurodégénératives parmi les affiliés à la MSA à celle des autres régimes d’assurance maladie.

Quels sont les principaux messages qu’apportent cette étude sur la maladie de Parkinson et sur la maladie du motoneurone dans cette population ?

Parmi la population agricole, nous avons identifié chaque année environ 2 500 nouveaux cas de maladie de Parkinson et 150 nouveaux cas de maladies du motoneurone.

Notre étude confirme l'association entre le statut d’exploitant agricole et la maladie de Parkinson. L’incidence de la maladie était plus élevée de 13 % chez les exploitants agricoles affilés à la MSA que chez les personnes affiliés à d’autres régimes, après prise en compte des différences d’âge et de sexe entre ces deux populations. Cette différence était encore plus marquée (+18 %) chez les sujets de 60-84 ans. Elle était également plus élevée (+10 %) chez les exploitants agricoles en comparaison des salariés de la MSA.

L’incidence de la maladie chez les salariés de la MSA était similaire à celle des affiliées aux autres régimes d’assurance maladie.

Ces différences persistaient après prise en compte du tabagisme. Notre interprétation est que ces résultats sont, au moins en partie, expliqués par le rôle de l’exposition professionnelle aux pesticides. Cependant, on ne peut pas exclure que d’autres caractéristiques des exploitants agricoles interviennent.

Les exploitants agricoles sont en moyenne plus exposés aux pesticides que les salariés agricoles. Ces derniers constituent un groupe très hétérogène. Environ 1/3 sont des ouvriers agricoles. Les autres occupent des postes administratifs (par exemple, les salariés administratifs de coopératives agricoles), et ne sont, pour la plupart, pas exposés aux pesticides dans le cadre de leur travail.

Quant aux maladies du motoneurone, nos résultats suggèrent une association moins forte que pour la maladie de Parkinson. L’incidence de ces pathologies était plus élevée de 8 % chez les exploitants agricoles que chez les personnes affiliées aux autres régimes d’assurance maladie (résultat à la limite de la significativité statistique). Comme précédemment, le rôle de l’exposition professionnelle aux pesticides pourrait être évoqué. Pour ces analyses, nous avons été confrontés à deux difficultés. D’une part, compte tenu de la faible incidence de ces pathologies et malgré le caractère national de l’étude, les analyses reposaient sur un nombre de cas plus limité que pour la maladie de Parkinson ; il sera donc intéressant de reproduire cette analyse lorsque plus de données seront disponibles. D’autre part, il a été montré que les agriculteurs fumaient moins que le reste de la population. Or, il existe une incertitude sur l’existence d’une association entre le tabagisme et les maladies du motoneurone. Disposer de données plus précises sur cette question permettrait d’apporter des réponses plus solides.

Ce travail a donc permis d’émettre des hypothèses. Sur le plan institutionnel, quelles suites vont y être apportées pour la population agricole ou d’autres populations ? Ces résultats peuvent-ils d’ores et déjà donner lieu à des recommandations pour la population agricole ?

Les résultats de l’étude confirment la spécificité de la population professionnelle agricole vis-à-vis de la maladie de Parkinson et des maladies du motoneurone. Pour la maladie de Parkinson, les résultats renforcent la pertinence de reconnaître la maladie de Parkinson comme une maladie professionnelle pour les travailleurs agricoles exposés aux pesticides.

Des études complémentaires vont être lancées en collaboration avec l’Inserm pour évaluer si des outils épidémiologiques comme les matrices cultures/expositions (outils permettant de suivre dans le temps et l’espace l’évolution des traitements phytosanitaires en fonction des cultures) pourraient permettre d’identifier une ou des substances associées à un risque augmenté de maladie de Parkinson chez les travailleurs agricoles. Ces résultats seront indispensables pour identifier des actions de prévention à mener.

Par ailleurs, la question de l’exposition aux pesticides nous a amenés à nous interroger sur le rôle de l’exposition aux pesticides dans un contexte non professionnel. Afin de mieux caractériser les situations ou les populations potentiellement à risque, nous avons étudié l’association entre des typologies de cultures agricoles et l’incidence de la maladie de Parkinson. Nous avons mis en évidence une incidence un peu plus élevée parmi les personnes résidant dans les cantons les plus agricoles, notamment dans ceux où la proportion de terres agricoles allouées à la viticulture est la plus importante. Ce résultat renvoie à la problématique de l’exposition aux pesticides des riverains des zones agricoles sur laquelle Santé publique France travaille avec une étude visant à caractériser l’imprégnation multi-sites chez les riverains de cultures agricoles.